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Facebook, nos données, et... après?

Capture d’écran 2018-03-25 à 18.04.48.jpgDenys Malengreau, spécialiste des technologies numériques, a tenté de donner quelques pistes de réflexion à propos de l'Affaire Facebook. Spécialiste de l'observation des phénomènes sur les réseaux, il a même consacré quelques heures à couvrir en direct sur Twitter l'explosion de réactions à ce qui s'annonce comme une crise majeure et de longue durée pour les machines de guerre du Net

Facebook a été secoué à de nombreuses reprises, ces derniers mois. En quoi cette affaire est-elle importante ?

La fuite des données personnelles de 50 millions d’utilisateurs américains n’est ni plus ni moins que la brèche la plus importante qu’ait connu le réseau social dans son histoire. Mark Zuckerberg a reconnu lui-même une « rupture de confiance majeure » lors de l’interview mea culpa qu’il a accordé à CNN, mercredi soir. En ce sens, cela donne déjà à cette affaire une portée historique. L’usage non consenti de ces données à des fins de manipulation politique l’amplifie. Le lanceur d’alerte et ex-consultant de la firme ayant mis la main sur ces données évoque la mise en place d’un « outil de guerre psychologique », qui soulève aujourd’hui d’importantes questions sur l’usage qui est fait des données personnelles et la protection de la vie privée des utilisateurs.

L’exploitation à des fins commerciales ou gouvernementales de données numériques n’est pas sans rappeler le débat autour de l’affaire Snowden. Elle pose la question de la surveillance et du refroidissement social qui peut en découler, c’est-à-dire l’idée que l’utilisateur qui se sent observé, qu’il le soit ou non, change son comportement. Le philosophe anglais Jeremy Bethman a imagé cela avec le panoptique, une prison circulaire au centre de laquelle se trouve une tour d’où les gardiens peuvent surveiller les détenus sans que ces derniers sachent s’ils sont surveillés ou non. L’objectif étant de créer chez les prisonniers le sentiment qu’ils sont observés en permanence pour arriver à leur imposer une façon de se comporter. Sur Internet, cela se traduit par de l’autocensure. Et une telle affaire met cela en exergue.

Le sujet de la protection des données n’est pourtant pas nouveau…

Le sujet n’est pas nouveau, mais son importance reste largement minimisée. Cette affaire de fuite massive de données a le mérite de polariser l’attention de l’opinion publique sur un état de fait : nous sommes entrés dans une société organisée chaque jour davantage par les données et les algorithmes qui en résultent. Ces actifs hautement stratégiques que sont les données numériques ne sont pas dans les mains de l’État, mais dans celles d’acteurs privés. Dès lors, la question du rôle et du pouvoir des entreprises technologiques se pose. Certains en appellent à traiter avec l’exécutif de Facebook, qui recense aujourd’hui 2,2 milliards d’utilisateurs, comme avec un pays. Mark Zuckerberg lui-même a été appelé cette semaine à venir s’expliquer devant le congrès américain, le parlement Européen à la demande son président Antonio Tajani et le parlement britannique. Et c’est d’ailleurs ce que fait déjà le Danemark, qui est le premier pays au monde à avoir nommé un ambassadeur auprès des entreprises de l’industrie technologique, principalement aux États-Unis et en Chine. L’argument du pays est simple : le rôle prépondérant de ces entreprises dans le quotidien des citoyens en appelle aux relations diplomatiques. L’un des intervenants au TEDxBrussels, qui s’est tenu au BOZAR début mars posait une question du même ordre : qui organisera la société de demain, les conglomérats technologiques ou l’État ? Rappelons que chez nous, les Belges passent en moyenne 5h03 sur Internet par jour. Et 65 % de la population est active sur les réseaux sociaux. Nous gavons de données les silos privés que sont Facebook, Google et consorts au quotidien parce que leurs produits sont de qualité et qu’ils répondent à des attentes. Cette réalité du tout connecté doit amener un débat public de fond sur l’organisation de nos sociétés. Et en ce sens, cette affaire a pour effet positif d’y contribuer.

Qu’est-ce qui pose réellement problème aujourd’hui avec Facebook ?

Son modèle économique basé sur le contrat social implicite de gratuité contre échange de données pour de la publicité. La finalité de Facebook est économique. Celle de ses utilisateurs est sociale. Ces intérêts antinomiques avaient les germes d’une débâcle annoncée. Celle qui résulte aujourd’hui d’un modèle économique pointé du doigt comme nuisible au tissu social en raison de la conception volontairement addictive du réseau social : au plus vous passez de temps sur la plate-forme, au mieux le réseau social vous connait et au plus précis sont les critères de ciblage vous concernant. Au plus précis le ciblage, au plus cher l’enchère pour l’annonceur et au plus grande la marge bénéficiaire pour Facebook : 16 milliards de dollars de bénéfices nets en 2017 contre 3,7 milliards, deux ans plus tôt. 98% des revenus du réseau social proviennent de la publicité.

Ce qui permet la rétention de l’utilisateur, c’est la mise en place de mécanismes addictifs qui exploitent les vulnérabilités de la psychologie humaine, ce qui a été pensé consciemment par les concepteurs de Facebook à l’origine. C’est le témoignage qu’en a fait Sean Parker, premier président de Facebook, fin 2017. Ces mécanismes se traduisent principalement dans la structure du site, le système de notifications et l’algorithme développé par Facebook pour proposer dans le fil d’actualité de l’utilisateur le contenu qu’il est le plus à même d’apprécier pour qu’il revienne régulièrement en consommer sur la plate-forme. Les sensibilités politiques individuelles et l’exploitation qui peut en être faite n’ont pas échappé aux rouages de ce mécanisme de tri algorithmique. Le potentiel viral d’influence des fausses informations politiques dans le cadre, entre autres, des élections américaines de 2016 fût exacerbé par un phénomène sous-jacent de post-vérité, à savoir l’idée qu’un individu est plus enclins à croire quelqu’un ou quelque chose qui lui ressemble ou qui s’aligne sur ses croyances qu’une information issue d’une autorité institutionnelle établie. Cette immixtion du politique dans la machinerie de Facebook pose aujourd’hui la question du rôle du réseau social dans nos démocraties.

Que faire ?

Il y a urgence à comprendre qu’une nouvelle forme d’analphabétisme numérique a émergé. La critique du modèle économique de entreprises technologiques est d’autant plus pertinente que le consentement à l’exploitation des données personnelles n’est ni éclairé ni raisonné. Sous fond de consentement supposé, les utilisateurs du réseau social ne soupçonnent pas toujours le nouvel enjeu de la donnée dans une société du tout connecté. Il me semble donc y avoir trois pistes à explorer pour répondre à cette situation. Premièrement, développer la capacité de consentement réel et non supposé en élevant le niveau général de culture numérique et en développement l’exigence d’esprit critique face à une information qui peut être manipulée sous toutes ses formes. Cette exigence s’impose aussi aux enjeux posés par les nouvelles technologies sur le marché de l’emploi. Deuxièmement, réfléchir à une alternative viable au modèle économique de publicité en ligne et, comme le suggère le fondateur du Web Tim-Berners Lee, ne pas tomber dans le piège fataliste de l’impossibilité de faire autrement. Et troisièmement, réfléchir à la mise en place d’un équilibre entre régulation et intérêts économiques sur un marché transfrontalier où les données circulent sur Internet comme les bateaux sur la mer.

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